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Mont Dénali - Voie Tchèque / Slovaque - Récit et souvenirs

 Dénali, "valley of death"

 

Aujourd’hui, nous sommes le jeudi 12 juin 2014, cela fait exactement un an qu’avec Rémi Sfilio nous avons atteint le sommet du Denali. C'était le mercredi 12 juin 2013 à 20h56. Il m'aura fallu un an, un voyage, et une expédition au Pérou pour poser la mémoire de cette ascension. Je ne suis pas rapide, pas réactif pour la communication de ma pratique de l’alpinisme. Ce texte me sert à ne pas oublier...

 

 Mai 2013, Les rues de Talkeetna

 

Cette expérience, il est certain, m'aura marqué. Elle aura marqué Rémi aussi. Cela nous aura marqué au plus profond de nous-mêmes, peut-être parce qu'à un moment nous avons douté plus que les autres fois sur la finalité de la voie. D'autres ascensions marquantes, c'est sûr, il y en aura. Mais, pour le moment, cette ascension fait partie des plus intenses que l'on ait pu vivre. En revenant sur mon histoire, je me souviens – tout débutant dans l'alpinisme technique – de certaines ascensions qui m'auront marqué. À chaque fois, lorsque je reviens d'une expérience forte, celle-ci est la plus intense que j'ai jamais vécue.

Et pourtant, à chaque nouvelle expérience, le jeu recommence. Dernièrement, au Pérou par exemple, sur le Siula Chico, nous avons gravi la voie la plus dure techniquement que nous ayons pu faire, tout cela entre 5 400 m et 6 200 m. Mais déjà, à 19 ans, c'était la même histoire : il y a eu la Directe Américaine avec mon ami Julien Cruvelier-Deluze pour qui c'était la première expérience d’alpinisme ; la voie Ginel Pinard que nous avions gravis avec avec Robin Revest, celui-ci était descendu avec une partie de la montagne

 ;la tentative hivernale de L'éloge de la fuite au Pic Sans Nom où nous étions revenus les orteils gelés et avions failli finir tous les deux au fond de cette maudite crevasse ; la Folie douce à la Grande Casse où Julien m'avait avoué le soir au refuge ne pas vouloir y laisser la peau... ; la voie Manitua aux Grandes Jorasses que nous avions finie dans la tempête avec mon ami Ferran Martinez ; la face sud de l'Aconcagua, et ses immenses avalanches terrifiantes… Mais aussi toutes ces ascensions avec des amis de toujours ! D'intenses souvenirs... Merci à vous, la famille, les copains. Au cours de ces dernier temps, je distinguerai spécialement Olivier Michel et Maurice Latapie.

 

 Notre itinéraire durant les 8 jours d'ascension.

denali voie tcheque -slovaque

Cette expédition à été supporté par: la FFME, Blue Ice, Simond, Laurent Hurbain (optique), et Matthieu Lagrange (Garmin)

 

Alaskan High way

Le soleil d'Alaska s'est couché il y a déjà quelques heures, la West Rib Ridge est derrière nous, 600 mètres plus haut. Rémi descend en rappel le long d'un sérac sur le champignon de neige que nous avons confectionné quelque 10 mètres au-dessus de nous. Dans la pénombre des nuits du mois de juin d'Alaska, où les frontales ne servent à rien et les reliefs difficilement identifiables, nous évoluons dans ce dédale de crevasses, exposés aux monstres séracs nous surplombant. Nous n'avions pas prévu de passer autant de temps sous ces cubes de glace, nous sommes pris au piège dans la terrifiante rampe wickwire. Cette fameuse wickwire, si nous avions su, nous ne l'aurions pas empruntée ! Le piège, c'est cette pente minée de trous à la profondeur inimaginable où nous slalomons pour trouver notre chemin. L'horloge tourne sous la machine infernale du sérac, bientôt 5 heures que nous cherchons notre chemin dans ce mal

. Bienvenue à la wickwire ! Avec Rémi, nous émettons quelques doutes sur notre choix d'accès de cette fameuse face sud du Denali. Les park rangers nous avaient bien avertis de ce choix douteux. Je me souviens leur avoir gentiment souri dans mes pensés en me disant que cela n'allait pas être si compliqué. Maintenant nous sommes là, en plein milieu de ce cul de sac, les grosses purges de neige dévalent l'immense face sud ouest et sa fameuse Denali Diamond. Les dépôts d'avalanches au pied de la face nous montrent que cela dévale aussi très gros là où nous sommes... Si tu avais été là avec nous tu aurais eu du mal à accepter ce mal

...

 

 Rémi sur la" west rib ridge" durant l'accès à la "wickwire ramp". Pénombre des nuits d'Alaska.

Cinq mois auparavant, je revenais tout juste d'Argentine avec mon compagnon Robin Revest, nous avions gravi la mythique face sud de l'Aconcagua par la voie Française. C'était déjà une sacré expérience humaine. Je n'en demandais pas plus pour ma saison d’alpinisme, j'avais déjà bien rempli mon quota d'expéditions dans la saison. Pour moi, la prochaine c'était 2014. Damien Tomasi, copain des Alpes, de travail, de la grimpe et de la vie, m'avais proposé son projet de partir en Alaska gravir la voie Slovaque en face sud du Mc Kinley, Denali de son nom indien. J'étais partant pour 2014. La priorité étant d’avoir suffisamment de fonds pour à nouveau partir. Je commençais ma saison de guide avec la tirelire vide, il fallait bien bosser ! Le mois de janvier 2013 passé au Chili à surfer la superbe vague de la Punta de Lobos ne m'ayant pas aidé à émerger la tête de ce casse-tête économique.

 

L'hiver venu, passant mon temps à skier les pentes chamoniardes, je voyais à nouveau la lumière. Lorsque Damien me proposa “et pourquoi pas le printemps 2013?” j'avais de sérieux doutes quand à ma capacité à assumer un autre départ, tant bien économique que social, j'étais déjà parti de chez moi la moitié de l'année, un départ de plus ? Et puis quoi encore… Dans le fond, j'en avais envie, et aucune attache ne m'empêchait de partir. Alors, pourquoi pas ?

 

L'homme fédérateur de cette expédition, c'était lui, Damien Tomasi, niçois d'origine et expatrié dans la vallée de Chamonix pour l'alpinisme, marié à Fanny et excellent guide. Il est assurément un mec doué et méticuleux dans ce qu'il fait, descendant spirituel de Stéphane Benoist comme beaucoup de jeunes du milieu. Damien fait partie de cette “Nice Touch” de l'alpinisme, tels Benoist, Graziani, Pessi, Glairon-Rappaz, Guiguonnet et les autres. Il fit un travail énorme de préparation de l'expédition, entre la recherche d'informations sur la voie convoitée, la stratégie, la logistique du matériel, les partenariats… Il nous a réunis tous les trois sur

un chemin commun, cette fameuse voie slovaque. Rémi est un Pyrénéen et aussi Chamoniard très critique sur le monde, la société dans laquelle nous évoluons, placé bien à gauche ne cachant pas ce qu'il pense, fougueux et souvent en colère. C'est le mec qui n'a pas le physique à porter des sacs trop lourds, mais qui avance tout le temps malgré les handicaps qu'il traîne avec lui, un lourd fardeau de tous les jours…

S’il fallait définir le groupe, il y a le leader de l’expédition, Damien, qui a su nous réunir autour d'un projet commun et deux suiveurs raccordés à cet ambitieux projet. Je connais Rémi par Damien, mais n’ai jamais grimpé avec lui. La seule chose que je sache de lui est sa réputation de “caractère difficile”.

 

La cordée de gauche à droite, Damien Tomasi, Rémi Sfilio, moi même.

  damien Tomasi  remis sfilio  hélias millerious

Quelques mois plus tard, après quelques ascensions d'entraînement à Chamonix, quelques courses à pied, nous décollons le 17 mai 2013 de Genève en direction du grand Alaska. Magnifique pays avec ses grands espaces à l’américaine. Ce retour en Alaska fut un grand plaisir. Décidément, j'adore cette région magnifique où les gens vraiment agréables, la vie paisible et les saisons si contrastées en font un lieu incroyable. La dernière fois que nous y sommes allés, c'était au printemps 2012 avec une bonne bande de copains de la FFME dans les Kichatnas Mountains où nous y avions ouvert de nombreuses voies autour du Tatina glacier. 

 

Le 19 mai 2013, nous sommes à Anchorage, grande ville d'Alaska. Très rapidement, nous faisons nos provisions pour passer un mois sur les glaciers du Denali. Devant le volume et le poids de nos vivres, Damien reste perplexe quant au choix de transporter tout ça. En effet, nous avons fait nos courses comme si nous allions rester à un camp de base là où l'avion allait nous déposer. Gamelles de cuisine, ananas, œufs, énormes blocs de cheddar, jambon.... Avec Rémi en gros mangeur, nous avions peur de souffrir de la faim. La longueur de la marche d'approche pour aller au camp à 4 200 mètres donnera raison à Damien : nos pulkas étaient éreintantes

et l'ananas ne fit pas plus d'une journée sur le glacier !

 

 Anchorage, au niveau de la mer, en bord de mer mi Mai, Il neige encore...

Le 20 mai, nous avons pris la route pour Talkeetna, ce petit village d'Alaska où se trouve l'aéroport d'où nous avons décollé pour le gigantesque mont Denali, massive montagne que l'on peut voir émergeant des plaines boisées à des centaines de kilomètres. Cette année-là, nous sommes présents en Alaska un mois plus tard que l'année passée car allant sur une haute montagne de près de 6 200 mètres. Même s’il y a encore de la neige, le printemps est là et les journées déjà bien plus longues. Si nous étions arrivés plus tôt, nous aurions subi des températures trop froides.

 

Photo prise du sommet du Dénali.

 

 

Approche

Dès la mi-journée, l'avion de l'agence Talkeetna Air Taxi nous embarque pour le camp de base au pied du mont Hunter. Ces vols sont toujours magiques, au-dessus des grandes forêts et plaines enneigées, les rivières en dégèle, au loin les montagnes en ligne de mire. La vue sur l'horizon entre bleu du ciel, blanc des neiges fondantes et noir des forêts qui s'éveillent, c'est un plaisir pour les yeux. Ce jour-là, nous partageons notre journée avec deux Québecois fort sympathiques, Jean-Mickael et Vincent, des gars funky que nous avons rencontrés dans le shuttle depuis Anchorage, et avec qui nous partagerons quasiment la totalité de notre acclimatation. Chaque expédition est une extraordinaire aventure, à chaque fois celle-ci a son histoire, ses rencontres, ses tumultes, ses expériences. Tout ces savants mélanges nous font évoluer, nous transforment, nous transportent ailleurs. Souad, la compagne de Rémi, dira quelques mois plus tard que celui-ci est revenu transformé, différent après cette expérience au Denali.

 

L'équipe du vol Talkeetna Air Taxi. Jean Mickael et Vincent deux québecois fort sympathiques.

     

Nous remontons les longues bosses du Kahiltna glacier en direction du camp “Ski Hill”, dénommé ainsi en référence aux nombreuses bosses interminables qui le parcourent sur des kilomètres. Pour chacun d'entre nous, deux pulkas accrochées l'une à l'autre et nos vivres pour un mois. Rémi, déjà bougon, fait remarquer que nous sommes trop chargés. Damien et moi, très entraînés au bourrinage et hissant les charges dans la neige sous un soleil de plomb, avancons à notre rythme. Nous prenons une large avance sur Rémi que nous voyons au loin sur l'océan Kahiltna. La bartasse

c'est ce que j'aime, mais pas maso tout de même : le soir même, nous mangeons notre ananas histoire de nous alléger au plus vite. Cette première journée nous a exténués. Les jours suivants, nous avons pris la décision de faire des aller-retour entre les camps histoire de soulager notre corps.

 

 A Kahiltna Airport, au pied du mont Hunter on voit de tout. Du petit "coucou" aux gros hélicoptères de l'armée US.

   

 

 Damien et les Océans de glace.

 

Damien hissant sa luge sur les longues bosses de ski hill. 

 

Le jour suivant, le 21 mai, devant la distance des kilomètres parcourus et le poids de nos charges, nous faisons finalement une demi-étape, c'est-à-dire que sur la route pour le camp à 3 200 mètres, nous avons fait un camp intermédiaire. Le temps de monter au camp de 4 200 mètres dans un océan de beau temps, nous profitons des paysages magnifiques, parfois monotones, avec un peu de musique dans les oreilles, le rythme se calant à la montée, d'un côté le mont Foraker, de l'autre la face ouest du Denali. Ce soir là, nous rencontrons deux Suisses, Jérome et Marylin, avec qui nous effectuerons aussi notre acclimatation. Ceux-ci étaient bien plus légers que nous... No comment quant à notre choix de matériel et de nourriture, nous sommes pris pour des bourrins. Mais le confort au camp de base prime avant tout !

 

Le 22 mai, nous atteignons le camp de 3 200 mètres où nous installons notre 3e camp. Cette fois-ci, nous avons décidé d'alléger nos luges car leur hissage est trop fatigant. Dans la journée, nous ferons deux rotations pour monter nos pulkas. Là haut, nous rencontrons beaucoup de monde, il y a en effet de nombreuses expéditions sur place, c'est l'international du Denali ! Des Suisses, des Québecois, des Américains, des Coréens, des Russes, des Japonais, des Français. Une fois de plus, me revoilà sur une grosse montagne, rencontrant les peuplades du monde après l'Aconcagua. Avec Damien et Rémi, l'ambiance est bonne, nous sommes alors en accord bien que je sois un peu sceptique sur la condition physique de Rémi qui ne s'est pas entraîné autant que Damien et moi. Cependant, il faut toujours “se méfier de l'eau qui dort”. La météo, qui était vraiment bonne depuis une semaine sur la montagne, nous pousse un peu à bout. En effet, pendant cette période d'acclimatation, il y a réellement un créneau pour aller grimper la face sud du Denali. Juste de faibles neiges un soir… À suivre.

 

Le 23 mai, nous montons la moitié de nos charges au camp de 4 200 mètres. À ce camp-là, les parcs rangers sont présents en permanence durant la saison d'ascension du Denali. Cette montée se présente de la manière suivante : juste après le camp, il y a une pente très fatigante à monter avec les pulkas – “Motorcycle hill” –, puis suis une traversée fort peu agréable avec la luge pour finir sur le “windy corner”, zone très crevassé avant le camp de base. Lors de cette montée, nous avons croisé Kyle Dempster, alpiniste américain de haut vol. Celui-ci descend de son acclimatation sur le Denali accompagné d'une charmante dame. Il a aussi le projet de gravir la voie slovaque avec Hayden Kennedy. Kyle a facilement 10 jours d'avance sur nous et il est parfaitement dans le créneau de beau temps pour aller dans la face sud. Cette discussion avec lui donnera un peu de pression à Damien qui s'était beaucoup emballé quant à l'ascension de la voie slovaque : c'était son rêve, il échafaudait de nombreuses stratégies en fonction du nombre de jours de beau temps, des conditions sur la montagne. Dans nos discussions revenaient souvent les mots suivants : voie Slovaque, Denali Diamond, éperon Cassin, quelle voie choisir en fonction du timing ? Qu'allons-nous faire lorsque nous serons acclimatés ? Et si le beau temps continue ? Si celui-ci s'arrête ? Si nous n’avons que deux jours de timing ? La voie Cassin one push ? La voie Slovaque, nous n'irons que si nous avons minimum 6 jours de beau temps consécutifs, chose très rare en Alaska. Dans d'aussi grandes parois, il est très rare d'avoir un long créneau de beau temps, ces murs gigantesques poussent les grimpeurs à y rester longtemps, les conditions météo changent tout le temps, les conditions des voies étant aussi très variables entre le haut de la paroi et le bas. En effet, ce mur commence à 3 400 mètres et sort à 6 200 mètres au sommet. S’il ya beaucoup de neige dans le bas, il faut s'attendre à rencontrer trop de neige dans le haut, mais si le haut est bon ? Le bas sera peut-être trop sec ? Que choisir ? Les amplitudes thermiques sont aussi très importantes, je n'oserais même pas imaginer une face nord en Alaska à ces altitudes et latitudes polaires... En bref, ce type de paroi c'est beaucoup de questions, de tracas, elle nous demande aussi beaucoup d'humilité.

 

 Rémi après le passage du windy corner. Le mont Foraker en toile de fond.

 

Le 24 mai, nous prenons nos quartiers au camp de 4 200 mètres pour 22 jours. Ce camp-là sera notre camp de base. Il est grand, toutes les expéditions s'y retrouvent car c'est de là que chacune d'entre elles lance les assauts pour les sommets. L'emplacement est très confortable, la vue sur le mont Foraker magnifique, les couchers de soleil donnent une superbe ambiance. L'emplacement est à l'abri des avalanches, il n'y a pas de séracs menaçants, les parks rangers ont installé ici leur base avancée , à l'abri du vent. C'est un petit village, toutes les nationalités mondiales se côtoient. Chaque expédition module son emplacement de tente, coin toilettes, mur de neige pour protéger les tentes des éventuelles tempêtes. Pour nous, fini les allers-retours, les charges éreintantes, nous sommes posés confortablement comme à la maison, dans notre immense tente 3 places, musique, podcasts de Rendez-vous avec X, Continent musique de Flore Avet et rocksteady berce la cordée. J'adore les podcasts : quand on n’aime pas lire, ça permet de se cultiver facilement. Nous prenons le temps, étudions les topos, avons quelquefois des accrocs entre nous. C'est surtout Damien et Rémi qui se chamaillent un peu. Depuis le début de cette expédition, je me demande pourquoi Damien a proposé à Rémi de partir avec lui sachant qu'il allait avoir du mal à s'entendre avec lui. Des fois, il ne faut pas chercher à savoir, la vie est ainsi. Nous avons rencontré Jean Annequin sur la montagne, copain guide, présent avec une expédition UIAGM dont le but est d'échanger avec les institutions américaines, guides, park rangers du Denali et de montrer ce qui se fait ailleurs aux États-Unis. Peut-être qu'un jour, nous pourrons travailler là-bas ?

 

Notre camp de base à 4200 mètres.

 

Un repos bien mérité. 

 

Le 25 mai, nous nous reposons et préparons nos sacs pour l’acclimatation, il fait toujours aussi beau. Le lendemain, le camp de 5 200 mètres en visée pour une acclimatation éclair pour l'un d'entre nous. Du peu d'expérience que j'avais à l'acclimatation en altitude, avec Robin en Argentine, en restant seulement 3 jours entre 5 000 et 5 500 mètres, nous nous étions fait défoncer

sur l'Aconcagua à 6 962 mètres, les dernières pentes morbides

de la variante Messner nous le rappelaient. J'étais partisan de rester longtemps en altitude à l'acclimatation, et sur le Denali, rester au minimum 2 nuits à 5 200 mètres avant le sommet, laisser le corps aller doucement là-haut. Damien ne l'entendait pas ainsi, pour lui c'était quick step vers 6 200 mètres et retour au camp de base express. Mais comment peut-on s'acclimater aussi vite ? À quel prix ? Quels risques sommes-nous prets à prendre ? À 18 ans, je voulais casser la montagne avec ma tête

, aujourd’hui, à 26 ans un peu plus tempéré mais pas raisonné, je regarde ce que nous faisions à 18-20 et me dis que nous avions eu beaucoup de chance avec le peu d'expérience que nous avions. Je verrais des jeunes faire ce que nous faisions, je leur dirais en jeune vieux con “gaffe” ! Cependant, dans 10 ans je dirai peut-être la même chose de ce que je fais aujourd’hui. Pas raisonné ? Bien sûr ! Malgré les quelques expériences acquises depuis l'âge de mes 16 ans, depuis mon premier crash sur une falaise école à Arolla en voulant essayer mes premier coinceurs, les rafales de pierres prises de-ci de-là, les strike de pierres à 60 mètres pleine cible que j'étais

cet hiver aux Grandes Jorasses, les crevasses, quelques avalanches, et toutes les frayeurs faites. Au final, nous n'arrêtons pas car c'est trop beau, l'alpinisme, et puis on refait des conneries, en général différentes, parfois les mêmes, car cette activité, c'est de la prise de risque raisonnée, où il reste toujours des incertitudes. En montagne, et encore plus en expédition, nous avons beau faire des check list, imaginer, simuler, préparer les pires situations dans lesquelles nous pourrions nous retrouver, il est sûr qu'il se passera une situation de qui n’aura pas été anticipée. Au Denali, notre ascension était un enchevêtrement de mauvaises décisions

, qui nous ont mené au sommet car à chaque point critique il a fallu faire des choix, et ceux-ci étaient les bons dans notre malheur.

 

Acclimatation

Le 26 mai, nous montons au camp à 5 200 mètres. Au-dessus du camp de 4 200 mètres, c'est une grande pente de neige raide à 45° où on se hisse le long de cordes fixes, puis suit une arête mixte facile. Ces journées d'acclimatation sont toujours très dures, tout le monde se sent fébrile. Le dénivelé entre les camps est très long, aux alentours de 1 000 mètres. Nous avons des sacs très légers et petits pour monter là-haut, une tente 3 places ultra légère, notre matériel de bivouac, 1 bâton de marche, 1 piolet, une paire de crampons, nous sommes très très light en comparaison des expéditions nous entourant. Malgré ça, je souffre d’un satané mal de crâne… Nous avançons doucement sur le chemin de notre sommet, ciel limpide, faible vent, il fait très peu froid là-haut ces jours-ci. Arrivé à 5 200 mètres, la dérouillée se fait sentir pour ma part. Mon maître-mot sera : faire de l'eau à tout prix plutôt que de dormir, hydrater le corps, le cerveau, pour que celui-ci n'explose pas, rééquilibrer ce corps souffrant de l'altitude, l'emmener vers le mieux. Damien et Rémi ne sont pas trop mal en forme. Les heures passent et je me rééquilibre, tout le monde est au beau fixe, nous débattons quant à la pertinence de rester plus ou moins longtemps à 5 200 mètres. Il y a deux 2 écoles. Celle du quick step représentée par Damien et celle plus lente des laborieux Rémi et moi-même. Et cette satanée météo au beau fixe qui nous tracasse : le temps est beau et chaud, mais quand allons-nous aller dans la voie ? Le temps joue avec nos nerfs car statistiquement après le beau temps vient le mauvais temps

. Et cela fait déjà une semaine que l'anticyclone stagne sur le Denali, chose rare en Alaska ! Le beau temps stress l'équipe car il y a un réel créneau pour grimper mais nous sommes obligés de nous acclimater au risque de ne jamais faire la voie, fonctionnement n'existant pas dans les Alpes. Chaque chose en son temps, en altitude, étape par étape. Chaque étape validée, on peut passer à la suivante. Tant que la présente n'est pas validée, on ne peut pas passer à la suivante…

Cette après-midi-là, le vent souffle sur la tente et fait claquer la toile de façon continue. Longue après-midi… Le lendemain, nous avions le sommet à 6 200 mètres en visée.

 

Le camp de base vu du haut. Hunter et Foraker en Panorama.

 

 Damien et moi lors de la montée au camp d'altitude (5200mètres).

 

Le 27 mai au matin, au réveil, il fait toujours très beau, l'air est très froid. Il faut se réchauffer, ne pas rester inactif par ce froid mordant. Comme tous les matins, le réchaud ronronne pour faire de l'eau et s'hydrater fortement, faire baisser le mal de crâne, un peu d'aspirine pour fluidifier le sang en prévention contre des gelures, remplir nos Camel Back. Pour la voie slovaque, nous avons prévu de ne pas emmener de thermos et choisissons cette option light selon les conseils de Stéphane Benoist. Là, lors de l'acclimatation, nous testons cette option. Le Camel Back sous toutes les couches vestimentaires bien au chaud ne gèlera pas, ni la pipette d'ailleurs à condition de la laisser dans la veste. Mais au prix de quel inconfort ? Le sac passe son temps à rouler sur le dos. Nous démarrons tous les 3 notre marche vers le sommet du Denali, doucement, chaque pas l'un après l'autre. Nous sommes lents et nous dépassons de nombreuses cordées dans le grand mur en traversée vers la gauche juste au-dessus du camp. Ici, la montagne est équipée. En France, ça ne serait pas le cas. Tous les 15 mètres, il y a un pieu à neige équipé d'une sangle au bout de laquelle il y a un mousqueton, les alpinistes encordés dans la pente de neige à 35/40° à 30 mètres s'assurent en clipant chaque pieu à neige, en formant de grandes grappes de 6 personnes. La résultante d'une chute m'intriguait. Une chose est sûre, au moins, ces alpinistes ne pouvaient pas dévaler les 300 mètres de pente jusque dans la rimaye. En France, nous avons choisi l'option de petites cordées encordées très court dans ce type de pente... Cela dit, lors de la montée au camp de 4 200 mètres, nous ne nous sommes encordés qu’après le “windy corner” pour cause de trop grosses crevasses alors que cela faisait une semaine que nous étions sur d'immenses glaciers…

 

L'équipe au camp d'altitude à 5200 mètres, chacun présente des symptomes différent à l'altitude.. Damien, Rémi et moi.

  

 

Nous remontons les pentes du Denali en direction du sommet, tout l'itinéraire est jalonné de fanions indiquant la voie. Plus nous montons, plus c'est difficile : le souffle et les battements du cœur résonnent dans le crâne. Ce jour-là, c'est la forme olympique pour deux d'entre nous, Damien et moi-même. Rémi, quant à lui, traîne la patte, il se plaint d'un mal de crâne. Sur le plateau sous le sommet, la cordée ralentit. Rémi a la sensation que son crâne va exploser. Il me demande de descendre. Dans le fond, je n'en ai pas spécialement envie, si proche du sommet d'acclimatation. Damien est quelque 50 mètres plus loin, il marche à son rythme vers le sommet de la montagne. Le vent souffle modérément et la météo est parfaite. Je lui fais signe que s’il veut aller au sommet, il le peut. J'accompagne Rémi au camp de 5 200 mètres. Damien, avec une extraordinaire rapidité, rejoindra le sommet tandis que nous arriverons au camp. Quand il descend, il nous annonce qu'il se sent au top de sa forme. Voilà huit jours que nous sommes sur le glacier et le sommet d'acclimatation à 6 200 mètres déjà en poche. Il est prêt à descendre au camp de 4 200 mètres pour se reposer et passer des meilleures nuits qu'à 5 200. Une chamaillerie commence entre nous trois : Rémi, incisif, dit ce qu'il pense de l'acclimatation de Damien

. Il est vrai que le Pyrénéen est dur avec Damien, même s’il a raison. Rémi, avec son franc-parler, peut être dur avec ses proches, ses amis. Il n'hésite jamais à dire ce qu'il pense quitte à se froisser avec ses amis. Après discussion, Damien reste finalement avec nous une nuit de plus.

 

Nous montons vers le sommet.

 

La montée est difficile pour Rémi. En fait c'est difficile pour tous les alpinistes. 200 mètres sous le sommet nous croisons des alpinistes exténués se reposant avant la dernière pente.

  

 

Auto-portrait de Damien au sommet du Dénali le 27 Mai 2013.

 

Le 28 mai, 14h40. Je suis au sommet de la montagne. Il n'y a pas de vent, il fait chaud, je n'ai pas besoin des gants, le paysage est incroyable. Aux alentours de 6 100 mètres, sur le point le plus haut des États-Unis, l’horizon est d'un limpide, je peux voir au loin les différents massifs d'Alaska, les immenses masses glaciaires jusqu’aux grandes plaines d’Alaska, les longues rivières s'écoulant dans ces plaines recouvertes de forêt à perte de vue. La terre est-elle ronde ? Cela se voit bien depuis là-haut ! C'était un instant magique et d'une extrême tranquillité. On laisse divaguer l'esprit à de belles pensées, la famille, les amis, et tous ces gens avec qui on aimerait partager ces rares instants si forts, et égoïstes

. Malheureusement pour nos proches, ces instants si rares, si précieux, nous en sommes les uniques détenteurs. Les retours, images, photos et récits ne retranscriront jamais parfaitement cette sensation vécue là-haut, qui des fois laisse échapper une larme derrière des lunettes. On marche, et là il y a cette belle pensée étincelante dans un coin de la tête qui laisse aller un rêve, une pensée. Un sourire s'échappe, une larme, un pleur, que l’on évacue dans sa goretex, bêtement, juste parce que c'est beau. Et on se dit que la vie est sacrément belle. Mais on se sent bête car à ce moment on est seul, on n'oserait pas forcément pleurer devant ses amis. Quel dommage car ça serait mieux de partager cela avec tout le monde. Alors je garde avec moi ces sensations vécues là-haut, je n'arriverai pas à les retranscrire, j'étais seul d'ailleurs ce jour-là sur la montagne, avançant vers ce sommet tant convoité.

 

 Votre narrateur en auto-portrait du 28 Mai 2013.

 

À ce moment-là, Rémi se repose de la tentative de la veille. Damien a rejoint le camp de base à 4 200 mètres. Ce jour-là, la forme est meilleure que la veille mais la montée aura été plus difficile. Comme si je m'étais usé lors de la première tentative. Au sommet, j'ai fais une rencontre atypique : un Américain nommé Robert Mc Leod, révérend. Il a traversé tous les États-Unis depuis l'Arizona avec sa voiture pour gravir le Denali avec son futur beau-fils, Edward. Le beau-fils veut tenter le record de vitesse d'ascension et descente du Denali. Il est là en reconnaissance. Robert est monté là-haut pour le centenaire de l'ascension du Denali en 2014. Il voulait célébrer cela au sommet. Aider le futur beau-fils dans la réalisation de son record ainsi que l'aider à s'intégrer à la religion familiale (je n'ai pas exactement compris les tenants et les aboutissants) car la fille lui a donné un ultimatum : s’il ne s’est pas converti dans deux ans, elle ne pourra pas se marier avec lui. Robert l'aide donc à mieux comprendre l'univers familial…

Étrange rencontre…. Robert m'a demandé de l'aider à redescendre, ce que j'ai fait car le beau-fils était déjà parti à ski repérer sa descente. Nous avons longuement parlé lors de ce retour. Lors de la descente, il a perdu son appareil photo dans une rimaye, ainsi que tous les souvenirs de cette ascension, de l'Arizona jusqu'au sommet. Embêté pour lui, j'ai essayé de retrouver ce précieux objet, mais en vain. Plus tard, je recevrai par mail quelques précisions :

 

Dear Helias,I am from Arizona, specifically Tucson.  My partner, Edward, is originally from New Hampshire, but was in the Air Force in Wyoming.  Did you know we descended to base camp, spent 25 hours there, then reascended to where you found me, while he continued on the the summit?  He made it up in just over 12 hours, and did a round trip in 16 hours, 46 minutes; a new record!  Here's a link to a brief movie about his trip, where he radios me.  Je suis the "Robert" dont il parle.  https://www.youtube.com/watch?v=zuHWUttL3Pc
Thanks again for your photos and your help!  The Reverend Robert McLeod”

 

Le 29 mai, cela fait 3 jours que nous sommes à 5 200 mètres. Ce jour-là, Rémi va au sommet aisément. Acclimatés, nous redescendons rejoindre Damien à 4 200 mètres pour nous reposer. La première étape de l'expédition est validée, l'acclimatation nous a donné la carte d’accès pour tenter la voie Slovaque. Maintenant, il nous faut quelques jours de repos avant de nous lancer à l'assaut de la géante face sud de 2 800 mètres de haut. Nous passons une bonne nuit malgré quelques gloussements dans la tente. Nous dormons tous les 3 le cœur léger pour la suite des événements. La météo annoncée par notre routeur Julien Désecures est mitigée et 2 à 3 jours sont nécessaires pour refaire le power

.

 

Le 30 au matin, la cordée se réveille doucement. Nous prenons la direction du tipi de Jean Annequin pour petit déjeuner. En 50 mètres Damien reprend son souffle 4 fois. Il ne va pas bien, une fatigue exténuante le met à côté de ses chaussures, le mal à respirer s'amplifie, quelques crachats étranges, mal au crâne : Damien est KO. Suivent quelques coups de fil en France aux médecins Manu Cauchy puis Paul Robach. Il y a urgence, Damien présente les symptômes d'un œdème pulmonaire. Nous le chargeons des médicaments que nous avons contre le mal des montagnes, la meilleurs solution étant la perte d'altitude pour que son état s'améliore. Quelques jours de nourriture

et retour au camp à 3 200 mètres. À ce moment-là, nous pensions une récupération rapide de sa part. À 3 200 mètres, son état ne s'améliore pas, le tout empire. Nous continuons la descente vers le bas. En chemin vers la zone de dépose avion, nous faisons une pause à Ski Hill. L'état de Damien s'améliore. Nous croisons deux copains canadiens qui rentrent eux aussi. Après quelques discussions, ils proposent de raccompagner Damien à la zone de dépose. Cela nous évitera à Rémi et moi une journée supplémentaire pour remonter à notre camp de base. Quelques larmes, et nous quittons notre ami Damien. Une dernière accolade et nous voyons Damien et les deux Canadiens glisser doucement à ski dans la vallée sur le Kahiltna Glacier à destination de Kahiltna airport. Nous nous retrouvons là, seuls, au milieu de cette immense glacier, pensifs avec cette étrange sensation que l'expédition est terminée, finie la voie Slovaque et la superbe face sud du Denali. La nuit tombe sur le glacier et pourtant le jour persiste. Avec Rémi, nous avons passé la nuit là où nous avons quitté Damien. Un vide se creuse devant nous, qu'allons nous faire ? Une chose est sûre, il va falloir remonter au camp de 4 200 mètres chercher les affaires. Le lendemain, nous remontons en deux jours. Décidément, nous ne nous reposons jamais. Cela fait 11 jours que nous sommes sur la montagne et nous n’avons pris qu'un seul jour de repos. Nous passons notre temps à courir après le temps. Le timing, toujours le timing. Ce foutu timing, il a une importance à certains instants, mais, à chaque fois nous perdons du temps dans des situations inutiles que nous aurions pu éviter. Nous arrivons le 1er juin 

2013 à notre camp de base.

 

Damien, un coup de fil pour la France. Nos derniers moments passés ensemble en Alaska.

 

 

Un nouveau départ

Du 2 au 4 Juin avec Rémi nous prenons le temps de nous reposer 3 journées complètes. La météo est mitigée, il ne fait jamais ni vraiment mauvais ni tout à fait beau. Il n'y a pas de tempête en perspective, ni d'anticyclone, seulement quelques précipitations à l'horizon, tous les jours nous sommes dans un petit brouillard venant et s'en allant. Quelques centimètres de neige, jamais de quoi déstabiliser la montagne, puis de belles éclaircies. Nous nous remotivons fortement et étudions les alternatives possibles en fonction de la météo : Denali Diamond, Cassin Ridge, Slovak Direct, Light traveler. Une voie revient à chaque fois dans notre rythme

, c'est cette voie Yougoslave de 1984, directe et incroyable ligne de 2 800 mètres de haut. Longue, difficile, soutenue, dans l'un des murs les plus grandioses que présente le continent américain. Les récits des précédents répétiteurs forcent le respect. Elle fut ouverte en 11 jours du 13 au 23 mai 1984 par les alpinistes tchécoslovaques Blazej Adam, Tono Krizo et Franktisek Korl (5.9X, M6, WI6+, 9,000 ft )

en style lourd.

Jusqu'en 2013, 6 équipes avaient grimpé cette voie : les Tchécoslovaques ; les Américains Kevin Mahoney et Ben Gilmore réalisent la seconde ascension en 8 jours en mai 2000 ; les Américains Scott Backes, Mark Twight et Steve House gravissent cette voie en style alpin pour 60h d'effort non stop du 24 au 26 juin 2000 ; les Japonais Fumitaka Icimura, Yusuke Sato et Katsutaka Yokoyama, nominés aux Piolets d'or 2009, gravissent en style alpin les voies Isis Face, The Ramp et Slovak Direct du 11 au 18 mai 2008 ; Jesse Huey et Mark Westman du 20 au 23 juin 2010 ; Andy Houseman et Nick Bullock en 2012. Avec Rémi, nous serons la septième équipe à grimper cette voie.

 

Après vérification auprès de notre routeur météo Julien, les conditions s’annoncent bien : il n'y a pas d'anticyclone, juste du nuageux entrecoupé de périodes de beaux temps. Nous décidons de nous engager dans la voie à partir du 5 juin 2013.

 

Le 5 juin 2013, 20h32, nous quittons notre camp de base à 4 200 mètres. Après une journée de préparation et de repos, nous sommes partis pour la face. Pour l'approche, nous avions deux options. La première, celle que la majorité des cordées empruntent, est le “north east fork” : ils remontent ce long glacier jusqu'au pied de la face sud. De là où nous sommes, c'est à plusieurs dizaines de kilomètres et de nombreuses heures d'approche. La seconde consiste à rejoindre la west rib ridge aux alentours de 5 000 mètres et de descendre la wickwire ramp. Ensuite, rejoindre le pied de la face sud ouest, franchir le col de la Cassin ridge, puis faire une petite dizaine de rappels et rejoindre le north east fork pour attaquer la face. Étant non loin de la “west rib ridge”, nous choisissons ce passage. La veille, nous avions discuté avec des parks rangers présents au camp de notre projet d'aller grimper la face sud du Denali. Ceux-ci nous avaient avertis que la Wickwire pouvait être très problématique et nous déconseillaient fortement d'utiliser cette approche.

 

Rémi remontant les pentes  de neiges profonde en direction du passage de la "west rib".

 

Le long de la "west rib" le chemin si beau sera encore long.

 

Nous utiliserons cet accès et finirons par le regretter. Partis à 20h32 le 5 juin, nous arrivons au pied de la face le 6 juin aux alentours de 8h

, soit 12 heures plus tard. Cet accès nous aura mis dès le début en difficulté. Lors de la montée à la west rib ridge aux alentours de 5 000 mètres, nous avons à tracer une neige profonde puis, dans la rampe Wickwire nous rencontrons des crevasses infâmes, Rémi en ouvrant la trace en fait plusieurs fois les frais. Des rappels entre les séracs, le cheminement était très complexe, le louvoiement entre les crevasses nous épuisent, nous faisons des montées, des descentes, des rappels sur champignons de neige, sur lunule. Plus nous descendons plus nous avons l'impression que le piège se referme sur nous. L'itinéraire est de plus en plus complexe et la retraite de plus en plus délicate. Surtout que nous ne nous voyons pas remonter la Wickwire dans cette neige profonde. Au-dessus de nous surplombent de monstrueux séracs. Nous espérons qu‘ilsne se disloqueront pas sur nous. Nous finissons par trouver l'échappatoire loin sur la gauche au plus près de la face sud ouest. Au pied de cette face, les dépôts d'avalanches sont énormes. Nous entrons dans la dite Valley of death. C'est encore la nuit d'Alaska, c'est-à-dire que nous évoluons dans la pénombre, les reliefs ne sont pas facilement découpés par manque de lumière. Le long de la voie “Denali diamond” coule une grosse purge. Nous, en contrebas, accélérons le pas pour l’éviter si cela devient gros. Je ne sais pas si c'est une purge ou une avalanche, ça paraît petit mais le versant nous dominant mesure 2 400 mètres de haut et les dimensions ici sont trompeuses. Nous continuons notre traversée vers le col de la “Cassin Ridge”, nous traçons la profonde

et brassons la neige. C'est fatigués et déjà vidés moralement que nous arrivons à ce col, entrée de nos rappels vers un autre univers, le “north east fork glacier” où la face sud du Denali domine de ses 2 700 mètres. Après 7 ou 8 rappels, nous sommes au pied du mur sud gigantesque aux dimensions “world class”. Ça donne carrément la trouille à en pisser dans son slip. Cette face est constituée de la manière suivante : environ 1 600 mètres de mur raide, comparable à ce que l'on pourrait rencontrer dans les Alpes telles les Grandes Jorasses. Puis 1 100 mètres de pente de neige raide et d'éperon pour aboutir au sommet. À 4 800 mètres se trouve un gigantesque sérac nommé la “Big Bertha”. Celle-ci porte sûrement son nom en référence aux énormes gerbes qu'elle doit balancer sur le north east fork. Après nos rappels, nous foulons le glacier aux alentours de 8h du matin. Nous sommes déjà bien fatigués alors que nous n'avons pas commencé la voie. L'approche donne le ton de ce à quoi nous voulons nous attaquer. C'est étrange, sur le glacier il y a comme des vagues sur la neige. Cela m'intrigue, je me demande s’il est possible que les souffles des très grosses avalanches créent ces formes et marquent ainsi la neige. Ou tout simplement le vent naturel. Nous décidons quand même de nous éloigner de la face. Fatigués, nous avons pris une journée de repos sur le glacier. Le prochain départ est annoncé pour 19h. Nous nous reposons sous un soleil violent qui chauffe tout le secteur où nous sommes. C'est incroyable ces amplitudes de températures entre les jours et les nuits. Là-haut, à 4 200 mètres, c'est l'hiver et ici, à 3 400 mètres règne une chaleur printanière qui matraque les couloirs de neige et les goulottes. La semaine précédente, Heyden Kennedy et Kyle Dempster ont renoncé à la voie car il faisait trop chaud. Pour nous, c'est différent : depuis, il a neigé un peu et les températures sont un peu plus froides. Nous sommes déterminés à grimper cette voie. Nous avons fait tant de sacrifices pour en arriver là, beaucoup d'années de pratique et cette passion qui nous dévore et nous pousse à mettre toutes nos économies pour passer 27 jours dans la promiscuité, le froid et la neige sur une montagne. Nous sommes un peu maso ! Durant cette journée, nous scrutons la face, observons l'itinéraire durant des heures. Celui-ci paraît bien difficile – malgré de bonnes conditions–, la première partie de la voie est aussi raide que les voies dures des Grandes Jorasses. Nous avons beaucoup d'humilité face à cette “King line”.

 

 Rémi pour un peu de repos au col de la "Cassin Ridge". Décompression après tant de mal....

 

 Notre premier bivouac au pied de la face. L'immense mur sud au dessus de nous, et les imposants séracs donnent le ton à la voie.

 

Des longueurs bien techniques nous attendent pour le premier jour dans la paroi...

 

Le 6 juin, il est 20h, la météo est bonne quand nous prenons le chemin de la voie tchèque. À la rimaye, nous décidons d'attendre un peu que le regel donne à la neige une meilleure consistance. Nous avons attendu jusque 21h30-22h avant de nous mettre en activité. Ce jour-là, nous grimpons jusqu’au lendemain, 9h. Nous avons atteint le premier névé où nous avons posé notre premier campement à 4 150 mètres. Nous avons grimpé 700 mètres le premier jour, en 11h. Dès la rimaye, nous grimpons rapidement car nous remontons un couloir exposé aux séracs. Celui-ci coiffe l'arête Cassin. Il est invisible du bas, mais les vues d'avion le font bien apparaître. Nous nous mettons une suée dès l'attaque. S’ensuit une grande traversée sur la droite par des vires pour rejoindre une zone à l'abri des séracs où nous grimpons de parfaites longueurs mixtes, où nous éprouvons un grands plaisir à grimper. Il y a seulement un grand handicap : ce sont ces sacs à dos que nous trouvons toujours trop lourds. Dans les longueurs dures, le premier s’en débarrasse en le reliant à notre corde de hissage avec laquelle nous hissons le matériel. Je ne suis pas un grand expert des cotations en glace et en mixte mais j'ai eu cette sensation de rencontrer des passages réguliers en M5, de la glace à 90 degrés et peut-être un M6 dans le passage clé du jour. Nous réalisons le tout en libre mais le fait de grimper de nuit nous malmène et nous fatigue. Nous avons la sensation d'être complètement décalés sur le jour et la nuit, nous perdons tous nos repères (cela fait déjà 3 jours que nous sommes partis et je ne sais plus quel jour nous sommes). La concentration et l'immersion dans de telles faces fait perdre tout repère. La seule chose qui compte est ce quotidien que nous nous imposons. Grimper, grimper, aller vers le haut, faire fondre de l'eau, manger, se battre dans des longueurs de grimpe où des fois nous nous sentons précaires. Bref, c'est un quotidien assez étrange. Julien Désécures au routage météo annonce une quinzaine de centimètres de neige pendant la fin de journée et la nuit. Ce vendredi 7 juin, nous dormons pendant la journée alors que le beau temps persiste, chose que nous n'avons pas assimilée

. En Alaska, comme le jour dure toute la nuit, il faut grimper tant qu'il fait beau. C'est bien dans cette région que ce sont réalisées les plus belles ascensions de non-stop climbing. Nous décidons donc de terrasser notre bivouac sur un “roc promotory” à l'abri des avalanches pour passer notre journée à dormir. Encore une fois, il nous faudra quelques heures pour terrasser la neige et installer notre tente confortablement. Comme prévu, il neigera donc une quinzaine de centimètres au total. Cette nuit là, nous entendons les avalanches et purges de neige dévaler dans la gorge centrale que nous devions remonter le lendemain, En effet, la voie tchèque remonte cette gorge centrale.

 

Il est 20 heures, grand beau et chaud, nous nous approchons du mur.

 

Il est 21heure, attendre le regel... Rémi attend.

 

La traversée du premier jour de grimpe.

 

Le crux du premier Jour. M5+/M6

 

Des goulottes étroites.

 

Sous le premier "snowfield" encore quelques longueurs techniques nous attendent.

 

Le samedi 8 juin au matin, nous ne sommes pas pressés de nous mettre en route. Le temps est mitigé, alternant entre faible neige et éclaircies, et nous préférons attendre que les dernières purges dévalent. Nous quittons notre bivouac à 15 heures et nous nous mettons en route pour cette fabuleuse gorge aux longueurs soutenues. Nous commençons par remonter le “snowfield” mi-neige, mi-glace en 5 longueurs de traversée pour nous insérer dans la gorge. Pour commencer, il n'y a pas beaucoup de glace et les rochers arrondis par les chutes de pierres sont totalement recouverts d'une épaisse pellicule de neige ralentissant notre progression. Il faut à chaque fois déneiger et le peu de glace présente est agglomérée avec du gravas. En essayant de planter mes piolets dans celle-ci, je m'aperçois que c’est impossible. Nous préférons donc grimper en dry tooling à côté des rares plaquages de glace.

 

Notre premier Bivouac sur le "roc promotory" parfait spot à l'abri des coulés de neige.

 

Le nuage peine à se lever. Nous sommes dans les pentes du premier "snowfield".

 

Notre cordée est constituée de deux personnages un peu différents par le caractère. Rémi a un caractère difficile, des fois râleur, il dit ce qu'il pense et est plutôt pessimiste, tandis que je suis un peu moins difficile et râleur, mais totalement optimiste. Ce qui, durant cette voie, donna un très bon équilibre dans les prises de décisions. Rémi voyait le côté obscur et les côtés négatifs tandis que j'allais toujours de l'avant, bien que dans certaines situations, comme je le raconte plus loin dans ce texte, je fus aussi à la porte du pessimisme profond.

Dans cette gorge, nous ne rencontrons pas de grandes difficultés, juste une progression laborieuse, entre neige nous ralentissant et sacs lourds. Par contre la fin de la gorge, 6 longueurs sous notre prochain emplacement de bivouac, nous réservera de fabuleuses longueurs de grimpe semblable à ce que l'on rencontre de mieux à Chamonix, de la belle glace, bien raide où nous pouvons nous protéger correctement, des longueurs selon le topo à 95 voire 100°, du régal absolu. Au cours de ces sections, bien que les difficultés annoncées soient là, nous irons bien plus vite car la qualité du support sur lequel nous grimpons est saine. Nous sommes arrivés à notre second bivouac le 9 juin à 4h45, encore bien fatigués après 13h45 de grimpe et 500 mètres de progression technique.

 

La grimpe est rendu difficile à cause de la neige recouvrant les rochers "peu difficile" à grimper.

 

Remi arrivant au pied de longueurs d'un style plus "classique".

 

A portée des longueurs les plus impressionnantes de la voie.

 

Des rampes d'une glace de très bonne qualité.

 

Des murs de glace très raide.

 

Très verticale.

 

Et des effets de surplombs peu commode.

 

Ce jour-là, il ne fait pas froid. Après un repas ingurgité et bien hydratés, nous nous couchons dans la neige sur un champignon de neige. Nous n'avons pas installé la tente et nous dormons jusqu’à 11h. Le soleil nous réchauffant donne le signal du départ à 13h30. À ce point de la voie, sur le deuxième névé, nous avons devant nous les dernières difficultés techniques de la voie un passage

. Devant nous, un grand rempart d'environ 100 mètres de haut bloque l'accès au 3e névé et à la Big Bertha. À notre gauche, la rampe utilisée par les premiers ascensionnistes et certains répétiteurs tels que la team de Mark Twight. Ce passage est terrifiant, il domine le mur lisse qui surplombe la gorge dans laquelle nous avons grimpé la veille, nous n'avons vraiment pas envie de nous y engager. Cette rampe part en traversée vers la gauche, et nous n'osions pas imaginer une retraite à cet endroit-là. Rappeler dans ce mur lisse et compact ? Avec quoi ? À s'y engager, il faut être sûr de pouvoir sortir. De plus, cette rampe n'a pas l'air bien fournie en glace. Cependant, ce passage paraît moins long que les murs présents au-dessus de nous. Que faire ? Rémi propose d'aller voir dans le mur au-dessus de nous, celui-ci non plus n'inspire pas trop. Certains grimpeurs sont déjà passés par là et ont annoncé des difficultés A2, M7 et 5c. Dans tous les cas, cela vas être dur.

Il fait beau, il y a du soleil, Rémi a choisi un passage que les autres grimpeurs n'ont pas pris, et il grimpe aisément et rapidement cette longueur pour une difficulté proposé à 5c. Ce jour-là, nous avons trouvé un cheminement de grimpe en libre là où touts le monde passe artif. Bien joué l'ami pyrénéen !

Rémi est un alpiniste, grimpeur originaire des Pyrénées, formé à la mode pyrénéenne, engagé politiquement à gauche, un caractère bien trempé, fidèle à la tradition et éduqué sur les plus belles parois des Pyrénées : Ordesa, Montrebei. Les grandes escalades en terrain d'aventure et ses montagnes en ont fait un gars solide sur qui on peut compter. Aujourd’hui expatrié à Chamonix, il vit avec sa famille et y exerce son métier de guide.

 

La tempête

Ce jour-là, nous pensions rejoindre l'arête Cassin. Il n'en fut pas ainsi. Durant cette longueur d'escalade, de petits flocons se sont mis à tomber. À notre habitude, nous pensions que cela allait être de petites précipitations sans incidence sur notre progression. Ce ne le fut pas ! Un énorme nuage se positionna sur le Denali. Nous avons grimpé une seconde longueur jusqu'à un relais où il y avait deux blocs becquet qui nous permettaient de tenir confortablement debout. À ce relais-là, nous avons décidé d’arrêter la grimpe le temps qu'il s'arrête de neiger. Nous nous disions que cela allait durer peu de temps et poser une fine pellicule de neige, rien d'alarmant pour nous. Nous avons pris notre tente, l’avons et décidé de nous asseoir dedans. Chacun une fesse en travers sur notre bout de rocher très inconfortablement assis. Sereins, nous pensions que cela allait durer peu de temps. 

 

Rémi à mains nu et crampons au pieds dans une longueur que nous coterons 5c aux alentours de 4800 mètres. Tous les autres répétiteurs de la voie ayant franchit le mur à l'aide de dry tooling difficile et d'artif.

 

Le même de plus près.

 

La tempête, ou éffet de foehn ne nous lachant pas durant tout une après midi et la nuit suivante.

 

La neige est arrivée aux alentours de 15h. À 16h, il tombait des flocons énormes et la neige était très dense. À 16h45, nous étions dans la tente et attendions patiemment l'arrêt des précipitations. Nous en avons profité pour allumer notre téléphone satellite. La veille, nous l'avions allumé peu de temps, et nous n'avions pas reçu de message. Le dernier bulletin avait annoncé de faibles chutes de neige pour le dimanche 9 juin. Aujourd’hui, le bulletin est tout autre, il annonce des chutes de neiges. Dehors, la tempête de neige commence à nous ensevelir sous un épais manteau neigeux. Tout d’abord, de petits spin drift nous chahutent et coulent sur la tente. Les 200 mètres de pente au-dessus de nous commençent à décharger leurs surplus sur nous. Au départ, tout sourires et sereins, nous vivons ces coulés avec amusement. Au fur et à mesure des heures, nous commencons à nous interroger sur la suite des événements. La neige va-t-elle continuer de tomber ? Les pentes du dessus, comment sont-elles ? Nous avons 1 600 mètres de face au-dessus, dont de grands collecteurs à neige. Je n'ose imaginer si une grosse avalanche partait. Là, en plein milieu d'une falaise de 100 mètres, les coulées passent par dessus nous. Nous ne comprenons pas cette météo si instable. À ce moment-là, nous avons appelé Julien pour plus de précision sur la météo. Nous lui expliquons que la situation est critique et il nous annonce que c'était prévu. Alors nous prenons notre mal en patience et attendons l'accalmie. Les coulées sont de plus en plus fortes et le poids de la neige arrivant lourdement écrase la toile de la tente sur nos visages. Là-bas, à gauche, à droite nous entendons les coulées, avalanches qui dévalent les pentes et sautent la barre rocheuse dans le vide. À chaque fois, quand les coulées arrivent du haut sur nous, nous ne les entendons pas. C'est seulement à quelques mètres, et lorsqu'elles nous percutent, que nous percevons leur présence. C'est imprévisible. La neige s’accumule entre notre dos et la paroi, nous poussant doucement vers le vide. Il nous faut régulièrement enlever la neige dans notre dos pour pouvoir rester assis. Pour occuper le temps et oublier ces heures infâmes, j'ai sorti mon lecteur mp3 et nous écoutons chacun avec une oreillette le rap poétique de Oxmo Puccino qui nous berça des heures durant : “Souvenir”, “Le tango des belles dames”, “Soleil du nord”, “ Les cactus de Sibérie”. Cette nuit-là, toutes les chansons et albums de Oxmo furent écoutés et nous réconfortaient. Nous avons aussi discuté de la suite de la voie. Cette suite fortement compromise ! Là où nous étions à l'abri des avalanches, nous avons compris que dans tous les cas on ne pouvait pas se faire arracher de la montagne. Mais l'ambiance était assez effrayante. Lors d'une coulée, nous nous sommes même pris dans les bras, tellement elle était forte, comme pour mieux rester accrocher à la paroi. Il neigeait non stop. Julien nous avait annoncé après cette chute de neige, un petit coup de neige la nuit suivante puis un vrai créneau de 3 jours de beau temps après cela. Sous le déluge, nous discutons et Rémi m'annonce que ça devient trop risqué pour lui, que Souad, sa compagne, l'attend à Chamonix. Il aimerait pouvoir rentrer et la voir. Nous sommes d'accord sur le fait que nous devons revenir de cette voie entiers. J'avais très envie de réaliser cette voie, ce rêve. Nous avions sorti toutes les grosses difficultés, il restait quelques longueurs techniques à grimper, mais rien de difficile. Et là, sous la tempête de neige, nos rêves s'envolaient. Dans une discussion, je me souviens dire à Rémi les mots suivant :

Tu as raison, le bon sens veux que nous redescendions, là c'est chaud, en raisonnement de bon guide et de gestion du risque nous devons redescendre. Mais moi, je souhaiterais quand même la finir cette voie, j'ai vraiment envie de la finir. On a fait le plus dur. J'ai déjà poussé des copains à continuer avec moi en montagne alors qu'ils ne voulaient pas et ce n’était pas agréable pour eux et je ne veux pas pousser à y aller, donc si t'es ok et que tu donnes le feu vert on y va, sinon on redescend.

À ce moment-là, il s'énerva et dans une petite colère me répondit :

Ah ouais, c'est trop facile ! Là, si on échoue parce qu'on redescend tu rejettes la raison sur moi. Ça sera moi le responsable de notre échec parce que j'ai dit que dans ces conditions c'était trop chaud, que c'était raisonnable de redescendre et toi tu ne prends pas, tu n'assumes pas la décision de renoncer.

 Je lui répondis que pour moi le bon sens, et ce que nous indiquait la montagne, était qu’il fallait redescendre. Mais à cet endroit-là de la voie, si le temps se met au beau, ça vaut la peine de continuer. Nos esprits se faisant malmener par les coulées ratissant la tente, il se passait de complexes raisonnements. Nous n'avions plus confiance en la météo annoncée par Julien qui nous confirmait un vrai anticyclone de 3 jours. Là, dans la tempête, nous n'y croyons plus et annonçons à Julien que l'expédition est terminée et que dès que les précipitations s’arrêteront, nous entamerons la descente. Après 1 100 mètres de grimpe, la retraite dans une face d'une telle ampleur n'est pas évidente, il faudra économiser le matériel lors de la descente, descendre en sécurité à l'abri des avalanches à des heures froides, attendre que la neige se stabilise. À la fin des chutes de neige, le lecteur MP3 s’arrêtera, la batterie à plat. D'ailleurs, c'est étrange, de retour à Talkeetna, la playlist de Oxmo Puccino aura disparu de mon lecteur…

 

Nous étions douteux ce jour là...

   

 

Le lundi 10 juin au matin, les précipitations s'arrêtent. Nous sortons la tête dehors, la face est blanche sous un épais manteau neigeux de 40 cm, les murs verticaux sont tout blanc. Il faut redescendre, nous plions notre tente. Sur les becquets sur lesquels nous étions assis, nous posons un anneau de rappel. À 60 mètres, nous rejoignons le précédent névé où nous avons dormi la veille. Ce jour-là, pour nous, il est hors de question de descendre la face sud de jour sous le soleil,notre inquiétude étant de voir débouler un monstre du haut de la montagne à cause du réchauffement de la neige. Si nous descendons en perdant de l'altitude, et avec l'avancement de la journée, il est sûr que nous arriverons dans le bas de la face encore plus propice aux avalanches. Là où nous sommes, nous savons que nous sommes à priori en sécurité. Nous prévoyons d'attendre la nuit et le regel pour descendre. Cela fait déjà un jour que nous n'avons pas mangé. Et durant la journée qui arrive, nous prévoyons de ne pas manger non plus. Nous laissons la corde fixée au relais précédent auquel nous nous accrochons. L'un et l'autre, assis et allongé dans la neige, nous nous reposons, attendons la nuit, discutons encore de ce que nous allons faire et comment. Les heures avancent, le soleil tape et réchauffe la face. Nous sommes persuadés de voir l'avalanche du siècle arriver. En France, avec de telles conditions de neige et de soleil, c'est sûr, ça purge et toutes les pentes vomissent leurs surplus. Là, nada, le manteau neigeux se pose, se tasse, le rocher sèche doucement et laisse disparaître la neige. Hallucinant ! Pas d'avalanche ni de purge en vue dans la ligne ni ailleurs. Nous nous disons que nous ne comprenons rien à la neige : ici, en Alaska, elle ne fonctionne pas comme en Europe, elle colle partout et est d'une étrange et relative stabilité.

 

Notre corde fixé au relais confectionné pendant la tempête nous relie à la paroi. En attendant la stabilité de la neige dans la face.

 

Rémi en attendant se repose sur un promontoire rocheux.

 

Le soleil nous réchauffant et les signes positifs de la neige nous rassurant, nous nous remotivons. Surtout Rémi ! Il émet à nouveau l'idée que nous pouvons lancer un nouveau départ pour la voie. Je me souviens qu'il m'avait dit ce jour-là : “Putain, mais moi aussi j'ai envie de la faire, cette voie !”. Nous appelons encore notre routeur météo puis les parks rangers qui nous confirment l'arrivée d'un anticyclone pour quelques jours. Ils annoncent 6 inches de neige durant la nuit suivante. Nous décidons finalement de continuer. Il subsiste une interrogation pour nous, francophones : quelle quantité de neige représentent 6 inches ? Avec le téléphone satellite, j'appelle mon ami Olivier pour lui demander. Après quelques mots échangés quant à notre forme – cela fait déjà quelques jours (probablement 4) que nous n'avons pas donné de nouvelles –, on lui annonce la situation délicate que nous venons de subir. En France, un vent d'inquiétude se soulevait ! Quelle est cette mesure ? Il me répond que cela représente environ 15 centimètres.

Les 15 centimètres annoncés ne nous inquiétent plus après ce que nous venons de vivre. Nous décidons de continuer. Les rochers ayant séché, nous attendons la fin de journée pour remonter le long de notre corde fixée 60 mètres plus haut. Cependant, dans un éclair de lucidité au relais, Rémi m'annonce que si nous grimpons maintenant, nous ne savons pas où sont les bons emplacements de bivouac au-dessus, il est encore prévu de la neige, autant passer la nuit à notre emplacement de bivouac. Finalement, nous redescendons et installons la tente sur un énorme champignon de neige. Cette nuit-là sera réparatrice, nous mangeons, nous nous hydratons correctement car le lendemain nous sortons sur l'arête Cassin. Quelques centimètres de neige sont encore tombés, peut-être 8.

Le mardi 11 juin 2013, nous sommes partis très tôt car nous voulons en finir avec cette voie qui commence à s'éterniser. Nous commencons à être à la limite de nos réserves de nourriture et de gaz. À 2h du matin, nous remontons notre corde fixée au relais. Rémi attaque à 2h30. Il fait très froid, tout près des 5 000 mètres dans la face, même engoncés dans les doudounes et les gants très chauds. . Nous grimpons des longueurs de mixte et de goulotte peu difficiles. Tout proches de la Big Bertha, et le long de ce sérac, nous grimpons. Ce sérac est magnifique et très impressionnant. Décidément, j'adore ce genre de montagne et de lignes. C'est un véritable voyage, nous ne savons plus exactement quel jour nous sommes, ni l'heure qu'il est. La seule chose qui compte est cette nécessité de grimper et de rejoindre le sommet de la montagne. À 11h41, nous sortons les dernières difficultés de cette voie yougoslave, fatigués, éreintés, aux alentours de 5 000 mètres. Là, le soleil nous réchauffe, la montagne devient accueillante, moins raide, plus simple, moins violente, nous sortons d'un univers où nous avons subi une rude épreuve. Heureux d'en finir avec le gros morceau de difficulté, nous nous sommes désencordés pour finir la voie vers l'arête Cassin dans une neige profonde, des fois propices aux plaques à vent. Nous sommes dans une autre dimension, la fatigue physique, psychologique, l'altitude, nous percevons la montagne différemment. Sereinement, au beau milieu de ces pentes à 45° chargées en neige jusqu'aux genoux, nous avancons lentement, machinalement, vers la crête.

 

Tôt le matin, les premières longueurs de grimpe après la tempête.

  

 

Il nous restai encore quelques longueurs de mixte à grimper. Le tout enfoui sous la neige.

 

Rémi en avant pour les deux dernières longueurs raide de la voie Tchèque.

 

La vue imprenable sur le Glacier East Fork

 

Après les difficultés technique une dure corvée nous attendait. il fallai tracer la neige profonde tombé les jours pécédent. A 5000 mètres la course nous réservai encore de sacrés surprises!

 

Arrivés sur l'arête Cassin, à notre emplacement de bivouac envisagé, nous nous reposons encore. L'altitude rend l’effort difficile et nous use encore plus. Nous nous hydratons fortement pour corriger les déséquilibres que notre corps subit. Boire pour ne plus avoir mal au crâne à cause de l'altitude, boire pour fluidifier le sang et que mes orteils ne gèlent pas, boire pour grimper plus rapidement le lendemain, mais aussi manger le dernier repas qu'il nous reste. Nous n'avons plus de nourriture à partir de ce bivouac, seulement la fin d'une cartouche de gaz pour faire de l'eau. Il faudra sortir le lendemain. Cette nuit-là sera froide à 5 200 mètres. C'est étrange, nous avons l'impression que nous nous rapprochons enfin de la fin, que peut-être bientôt nous serons là haut.

 

Moi même et Rémi lors du dernier Bivouac. Matin du 8eme jour. Cette nuit là il a encore neigé quelques centimères. Les visages ont des traits tirés et usés.

  

 

Le 12 juin au matin, nous avons mis du temps à quitter le bivouac. Il a encore un peu neigé pendant la nuit et il fait beau, le réveil est brumeux à cause de l'altitude, la déshydratation, la fatigue et le froid. Nous quittons le bivouac seulement à 12h30. Il nous reste 900 mètres de dénivelé. L'arête Cassin, ligne évidente et facile à suivre, nous mène vers la “Kahiltna Horn”. Là-haut, le sommet du Denali disperse la neige soufflée par les forts vents du nord. Ici, en face sud, le climat est confortable, aseptisé. Nous nous arrêtons régulièrement pour souffler, respirer, admirer ce splendide paysage. Cette journée est hors norme, l'horizon est d'une grande netteté, il n'y a pas de poussières dans l'air, nous pouvons voir à des kilomètres. Il nous arrive une dernière péripétie qui n'a pas eu de conséquence sur nous mais qui, dans d'autres configurations, aurait pu très mal se finir. Avec Rémi, nous avançons doucement, désencordés l'un derrière l'autre sur l'arête. Lors d'un raidillon, une fissure se propage sous mes piolets dans le manteau neigeux. Le temps de crier “plaque”, je m'éjecte du bloc de neige dure sur lequel je suis, l'avalanche part, Rémi se fait emporter avec le reste de la plaque à vent, à 5 400 mètres ! Je vois mon ami partir avec les blocs de neige dure, assis sur l'un d'entre eux, et s'arrêter quelques dizaines de mètres plus bas. Sans conséquence, cette fois, heureusement ! Dans une autre configuration, les choses auraient put êtres catastrophiques. J'entends Rémi râler en bas comme si, après ce qu'il vient de se passer, il fallait que cela sorte, que la colère sorte de lui ! On s'est encore fait piéger. Notre route nous a demandé 8h30 d'efforts. Ce jour-là, nous faisions du 100 mètres par heure. Des fois, les émotions prennent le dessus : embrumé par l'altitude, le côté extraordinaire d'être à l'autre bout du monde sur cette montagne me dépasse, j'ai envie de pleurer, ce plaisir d'être là-haut, tant de chemin parcouru depuis mes débuts parisiens à l'école bleausarde ! Pendant mon adolescence, j'ai suivi un apprentissage de la grimpe prolétaire, le “système D” m'a emmené en montagne des années durant. Avec très peu de moyens, j'allais chercher avec mes amis la lumière là-haut. J'apprenais à m'exprimer, chose que nous faisions avec Rémi sur le Denali. Dans cette voie, nous avons laissé parler le cœur, craché quelques salves de grimpe et d'émotion.

 

 Rémi et la fameuse plaque à vent qui l'emporta sur quelques mètres.

 

Du super alpinisme, au bout de 8 jours et à 5800 mètres, le rythme baisse à l'approche du sommet. En arrière plan le Mont Foraker.

 

Nous traversons ce dernier couloir avalancheux sous l'arête sommitale avec quelques doutes. Par sécurité, nous sortons la corde. Rémi foule la Kahiltna Horn en premier. Le vent est tempétueux, il nous déstabilise. À l'abri du vent, nous en profitons pour faire de l'eau et terminer notre dernière cartouche de gaz. Nous partons sans notre sac à dos le long de l'arête, légers, et atteignons le sommet en 10 minutes. Il est 20h56 lorsque nous sommes là-haut ! Huit jours après avoir quitter notre camp de base. Huit jours ! Le vent polaire nous gèle sur place. Heureux et émus, nous nous faisons une grosse accolade. Le vent nous chasse. Une heure plus tard, nous sommes au camp à 5 200 mètres. Là, les parks rangers sont heureux de nous voir revenir après tant de temps. Ils nous amènent de l'eau et de quoi manger. Ils étaient vraiment inquiets pour nous, tout comme nos amis en France. Ils nous apprenent que cela fait 8 jours que nous sommes partis. Complètement déboussolés, nous n'avons pas vu le temps passer, je ne savais plus quel jours nous étions. En effet, nous avions 5 à 6 jours de nourriture et de gaz pour cette voie. Nous quittons les parks rangers et, une heure plus tard, le camp de 4 200 mètres était à nous. Épuisés et affamés, nous mangeons rapidement quelque chose, cependant, nous n'avons pas envie de dormir. Quitter le matériel d'alpinisme et s'enrouler dans un duvet extrêmement chaud fut mon seul plaisir. Des images plein la tête : le Denali nous avait tourmentés. Nous étions libres, enfin libérés de cette immense face ! Nous nous reposons 2 jours et, le 14 juin au soir, nous quittons notre camp de base en direction du Kahiltna airport. À l'aide de nos skis d'approche nous rejoignons l'avion en un jour qui nous ramène à Talkeetna après 27 jours de glacier. Là, squelettiques, nous passons 5 jours à manger, dormir et faire la fête dans le Famous Bar Fairview Inn en profitant de ce spring break tant mérité.

 

Autoportrait de la cordée au sommet. Remi jouant l'accrobate.

sommet denali 

Le 16 juin 2013, j'écrivais sur ma page FaceBook :

On a balancé quelques salves sur le Denali ! Il nous a sacrément tourmenté et que c’était bon. Après 27 jours sur le glacier, on a la peau sur les os, mon jean en tombe et maintenant on mange des salades, des burgers, on se recivilise. Barbus mais propres, nos slips ne sentent plus l’urine à 10 mètres. The Endless day of alaska. On boit des bières pour fêter ça. Sûrement ivres, nous finirons, Let’s play rock’n roll ! And play again. La vie est belle pour les enfants gâté du Denali”

Cela retranscrivait réellement notre état d'esprit.

 

Merci les Amis !

 

 

Commentaires

Et bien Helias, tu es un grand ! c'est vraiment nice de romancer tout ca, une belle plume, des images époustouflantes, merci man !!! Je vous souhaite de biens bonnes choses pour votre prochaine expédition!

c'est beau comme un récit de René Demaison !!! Les émotions sont bien décrites Bien joué

C'est un récit très touchant et bien réaliste ! Bravo.

Ouai chapeau l'artiste! Beau combat physique, mental, et psychologique. Fallait être solide...

un vrai plaisir de te lire! bien cool de partager ses moments forts avec un beau récit bien illustrés. tu m'impressionnes mon gars! quel talent...

Récit magnifique, j'en suis sur le cul ! On ne se rend jamais bien compte des difficultés rencontrées dans ce genre d'ascension. Là, tu les rends à merveille : les caractères, la peur, les conditions et... le timing Bravo, c'est du grand art. Imagine les ouvreurs !

Une superbe aventure découverte dans le magazine Vertical, et redécouverte à travers ce récit ! J'en profite pour saluer les talents du guide, qui m'a permis de réaliser ma première grande voie l'été dernier. J'en retiens l'émotion profonde d'être en montagne, la pédagogie dans les techniques d'escalade... Félicitations et bonnes aventures pour 2015 !

super le projet, le voyage, l'aventure et le sommet. Bravos pour ce que vous avez fait !

je desire faire l'ascention du denali en mai209 ..je cherche un guide gill

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